Martres-Tolosane mis en scène par Meschia et Tardif - 12 juin 2016 au 31 décembre 2016

 

 

Meschia revient au Grand Presbytère, sans son œuvre céramique et graphique, mais pour nous émerveiller une nouvelle fois en mettant sa créativité au service d’un hommage sincère et poétique à la cité martraise et son riche patrimoine. L’installation proposée semble là depuis toujours et nous fait dire : pourquoi ne pas y avoir pensé plus tôt ?

 

La magie s’installe dès l’entrée ; en conviant son ami Alain Tardif à l’accompagner pour agencer l’espace, il invite le merveilleux dans le quotidien Alors, sous les doigts de ce magicien-décorateur et de son équipe, apparaît un monde d’une liberté joyeuse, où le vrai trompe le faux, où le réel et l’imaginaire dialoguent dans une langue universelle et accessible, où les mariages les plus improbables semblent dans l’ordre naturel des choses.Le marbre, l’argile et le feu ont façonné l’histoire de Martres.

 

Les bustes de la Villa Chiragan deviennent un jeu de miroirs où les reflets d’un art actuel se mêlent à l’époque antique. Le sculpteur Lartigue réinterprète les bustes des empereurs romains et s’instaure un dialogue entre ces nouvelles œuvres et les somptueuses et chatoyantes faïences anciennes. La Vénus de Martres croise celle de Lespugue ; les masques de Bacchus répondent aux bisons du Tuc d’Audoubert et les mains de Gargas laissent leurs traces d’ocre sur les murs du Presbytère.

 

Au jardin, règne l’esprit villageois, il est question de tomates et d’amphores cassées, de sorcières, de vieilles épaves, d’animaux empaillés, de petit cimetière paisible et nostalgique, d’un coq qui chante avec l’Ibis, de cabanon aux allures d’atelier abandonné, imaginé par le plasticien Djebel. Ces influences mêlées prennent vie dans une paisible chimie amoureuse sous le regard de Meschia, chef d’orchestre.

 

 

MESCHIA  FAIT  SOJARDIN

 

 

 

On pousse la porte du presbytère, on entre dans le jardin de Sylvian Meschia.  Secret, intime, dans une ambiance presque monacale où chaque objet est prétexte à la contemplation, le céramiste livre, à qui sait voir, quelques clefs de son processus de création.

Un jardin est un décor  « naturel » harmonisé par l’homme. Dans celui- ci, chaque objet, chaque œuvre trouve  sa place exacte.

 

Au fond, la grange imaginée par Djebel, où l’atelier de Meschia et celui d’un artisan martrais se mêlent pour une évocation intemporelle du travail de la main. L’art du potier se joue dans le silence humide de la glaise qui s’affine sous les doigts. Le grand tour, aux planches encore couvertes de poussière d’argile, rappelle un temps circulaire (comme la bastide martraise). Sur les étagères, les faïences anciennes  du village côtoient les pots de Meschia à peine tournés, en train de sécher.

Les hommes  aussi tournent, ils passent un moment puis s’éloignent. Les objets, eux, perdurent.

Il y a le vieil établi – hommage au père ébéniste –, les outils, les planches, tout cet utilitaire à partir duquel l’homme va créer. Des livres pliés dans la bibliothèque reprennent trois dimensions,  comme une métaphore de ces liens puissants entre l’objet et l’esprit, entre la forme

et l’idée.

 

L’art se nourrit de la vraie vie, et la vraie vie est simple. La vie, ce sont les pigeons et les poules, les tomates qui croissent sous le soleil et les citrouilles grosses de  toute  la  pluie  tombée. La vie, ce sont  les mounaques, ces poupées de chiffon grandeur nature, qui peuplent les montagnes du Comminges, de Campan à Boussan.

Derrière une palissade de bouleaux blancs, le petit  cimetière à l’espagnole nous parle encore de la vie.  Sur les photos de stèles funéraires cohabitent tendresse et humour noir. Les images répétées du Christ, toutes distinctes, renvoient à une foi partagée mais unique.

 

Au centre,  une invocation semi-païenne aux divinités du lieu.  Les bâtons de pluie sont des œuvres uniques qui reprennent les tracés de Meschia pour les élever à une autre dimension.

Plus loin, les céramiques brisées, une entrée plus directe dans l’univers du céramiste. La beauté détruite évoque encore l’entremêlement de l’inerte et du vivant.

D’un espace à l’autre se dessine une spiritualité discrète. Avant de sortir, cherchez au sol le cercle et la croix. On les discerne à condition de

baisser les yeux. La poterie, c’est l’humus, la terre, l’humilité. Nous initier à ce secret intangible et évident  – comme tous les secrets –, c’est le désir de Sylvian Meschia.

 

 

 

Juliette Marne

Martres-Tolosane mis en scène par Meschia et Tardif

 

 

Le patrimoine de Martres-Tolosane réinventé par une mise en scène contemporaine : c’est le défi relevé par Sylvian Meschia et Alain Tardif.

Dans un esprit de désacralisation, les deux compagnons d’invention rompent les barrières du temps et de l’espace pour rendre accessibles les traces humaines des époques qui se sont succédé sur le sol martrais. Avec un sens du décalage et de l’humour, l’art pariétal, le classicisme gallo-romain et la faïence se partagent les espaces décloisonnés du Grand Presbytère.

Ensemble, le céramiste et le décorateur investissent les salles par la création de « tableaux » qui invitent au jeu et à la contemplation. Trompe-l’œil et trompe-l’esprit, ces œuvres puisent dans une mémoire collective familière, voire domestique, qui parle à toutes et tous. Éveilleuses d’imagination, elles renvoient à notre humanité commune.

 

La démarche de Tardif est de briser les angles droits, permettant une harmonisation et une pacification de l’architecture du lieu. Depuis le xviiie siècle, les faïenciers ont façonné l’identité de Martres, bastide circulaire, où tournent les plats décorés de fleurs et d’oiseaux. Au rez-de-chaussée, au centre de l’exposition, une installation d’anciens moules de faïence en plâtre est surplombée d’une roue, formée des planches de l’atelier sur lesquelles séchaient les pièces d’argile. Le mouvement du kiosque de Tardif élimine les frontières. Ces moules, tout à coup, passent du statut d’objet utilitaire à celui d’œuvre. La hiérarchie est brisée, artisanat et art ne sont plus disjoints.

La boutique de faïence déploie une atmosphère joyeuse et bon enfant dans le style des années 1900, quand les lettres et les décors peints à la main enjolivaient le quotidien. Une expérience de lèche-vitrines colorée et nostalgique.

En face, Meschia atomise la faïence et crée une image contemporaine de centaines de carreaux Leclerc, en utilisant la céramique comme les lettres d’un nouvel alphabet.

 

À l’étage, l’exceptionnelle villa Chiragan, une des plus importantes de la Gaule romaine, donne lieu à une réinterprétation contemporaine de la galerie des empereurs. Des regards vieux de deux millénaires nous interpellent.

Gérard Lartigue s’est mis dans la peau d’un sculpteur gallo-romain. Ainsi, il peut imaginer, vivants devant lui, les personnages qu’il a réalisés à partir des bustes originaux. Le matériau terre contribue à renforcer l’humanité des portraits, tandis que le marbre antique, pur et froid, faisait tendre l’œuvre vers une dimension plus lointaine, belle, mais inatteignable. L’argile apporte un aspect charnel aux visages. L’artiste donne vie à ces corps antiques et leur insuffle une touche de modernité par de discrètes vibrations sur la peau.

 

Il s’agit de remonter encore le temps pour s’enfoncer dans la Préhistoire. La région est riche de traces laissées par nos premiers aïeux. La terre des carrières de Marignac recouvre le sol de la grotte imaginée par Meschia et Tardif, et réalisée par l’équipe du décorateur. Cette même argile a servi aux hommes pour façonner les bisons du Tuc d’Audoubert, et aux faïenciers à mouler ou tourner leurs pièces depuis trois siècles.

Le pari de Meschia de présenter la petite Vénus de Lespugue (25 000 ans d’âge) aux côtés du kiosque de Tardif, en passant par des bustes gallo-romains intercalés avec des portraits actuels, rompt le tabou d’une Histoire linéaire. Sans la rigidité des dates qui séparent les ères, adultes comme enfants retrouvent l’émerveillement de la création pure et simple.

Parmi ces premières traces artistiques, les simples mains des grottes de Gargas, outils de l’artisan comme de l’artiste. L’être humain se voit et se reconnaît dans un portrait ou sur un miroir, mais aussi en contemplant ces empreintes millénaires qui pourraient être les siennes.

 

Dans le jardin, qui abrite la cabane d’un artisan céramiste recréée par Djébel, les influences mêlées prennent vie et s’unissent sous le regard de Sylvian Meschia, grand ordonnateur guidé.

 

 

Juliette Marne